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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 21:13
L'immigré est devenu pour la nation l'avant-garde d'une culture incompatible, l'ennemi qui justifie tous les replis. On pense l'immigré aujourd'hui comme, avant Michel Foucault, on pensait l'aliéné: l'étrange s'est reporté sur l'étranger.  La discrimination, c'est le génocide organisé de l'autre qui est en nous, génocide inhérent au système technopolitique, "solution finale" toujours à l'oeuvre, exérèse de notre noyau intime d'altérité, nécessaire à notre jeu psychique. L'intégration, c'est l'illusoire négation de la diversité, un intégrisme qui fait l'amalgame entre invasion, circulation et demande d'asile, et qui ne tolère l'autre qu'en victime formatée. Reste un refuge, où l'on travaillerait plus pour penser moins, un système qui, entrée fermée, se collapserait inéluctablement, alors que la migration est une énergie anthropique, et que l'immigré ose les nécessaires ruptures instauratrices1 qui construisent notre avenir.

Parfois j'ai l'impression d'avoir vécu toute une vie (sans y avoir droit)
depuis que j'ai descendu pour la première fois l'escalier monumental
 de la gare Saint-Charles à Marseille.

            Varian Fry2                    


Du train qui l'expulse de France en septembre 1941, Fry écrit à sa femme pour lui annoncer qu'il est devenu un autre, qu'elle ne reconnaîtra plus. Les policiers du régime de Vichy viennent de l'arrêter, lui cet Américain rigoureux, venu initialement à Marseille pour aider l'intelligentsia de l'exil, les opposants au nazisme riches ou célèbres, c'était sa mission, à gagner les Etats-Unis d'Amérique. Une sorte de discrimination positive dans l'aide aux victimes de la barbarie. Fry débordera vite de ce cadre imposé, et aidera des milliers de réfugiés, souvent juifs, de milieux modestes, des gens, des gens simplement en danger (prononcer "liberté"). Et sera "lâché" par son gouvernement. Un homme seul qui marche à contre-courant de son opinion publique et de politiques  inhumaines, dans une aventure où il surmonte ses propres doutes, découvre ses vraies ressources, et parvient à devenir lui-même, au prix d'un "exil en retour" chez ceux qui ne sont plus vraiment les siens. Au début il lui a fallu juger les réfugiés: ils ont dû prouver leur fibre démocratique, leur combat anti-nazi. Un choix et un tri obligé, les Etats-Unis refusant d'accueillir massivement les victimes, ne distillant des visas qu'au compte-goutte. En 2008, la France attribue le statut de réfugié à seulement 10% des demandeurs d'asile, et ce sur des bases imprévisibles. Nous trions. Mais d'où nous viennent nos consignes de tri ? Et que nous refusons-nous à nous-mêmes ? Pourquoi ce fantasme de l'étranger-danger à faire sortir, qui a déplacé l'image de l'indigène-source de main-d'oeuvre, fantasme qui nourrit maintenant nos charters crématoires ?


Le retour de l'absolutisme rend possible des catastrophes
 dont l'ampleur échappe encore à notre imagination.
(Ernst Jünger, Journaux de guerre, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008)



Marseille s'est retournée en doigt de gant. Le port était "entrant" jusqu'en 1940, capitale des voyageurs, lieu de toutes les tentatives et de tous les échanges. Ce centre devint point de fuite, cul-de-sac des opposants, des communistes, des intellectuels et des juifs. Quelques hommes étaient là contre toute une entreprise raciste. De la décolonisation à la stigmatisation, à la chasse aux non-conformes des  technosociétés.  Immense et splendide cuvette, nostalgie du Sud, de l'origine, de ce noyau d'altérité constitutif du soi, des possibles éclatés. Aujourd'hui une règle s'impose, protectionniste certes, mais obligée. Face à la chasse aux suspects du monde, Marseille à perdu sa position marchande au profit de Dubaï3. L'énergie des  rives de sable attire les nouveaux mondes. Ici nous n'avons plus d'asiles !! Seulement des camps, et bien ancrés en nous encore. Jorge Semprun se demandait si, une fois sorti physiquement du camp, on  était vraiment "dehors"4, mais c'est peut-être le camp qui ne peut pas sortir de notre inconscient... Comme l'exilé laisse toujours un morceau de lui ailleurs, chaque citoyen d'un état qui rouvre des camps y laisse enfermer un morceau de lui même, fait le voyage de l'hospitalité à la frontière, cicatrise à l'aide de cette peau interne en PVC, technopolitiquement attrayante, autonettoyante, qui coagule la pensée. Ou comment les frontières nationalistes, sociales, exacerbées par la stigmatisation de l'autre, font régresser notre système immunitaire, paradigme de l'adaptation, de l'évolution, et au service du fonctionnement de tout l'organisme, vers une  immunité innée, archaïque, figée, qui se résume à une peau imperméable, qui isole l'ensemble de nos organes, et les fige dans une organisation suicidaire incapable de s'adapter à l'environnement mouvant. Abandonnant l'océan à quelques orques directeurs, nous évoluons vers l'éponge, colonie de clones. Tranquillement. Jusqu'à l'insupportable de l'identité...


Seule l'économie est mondialisée. Notre monde est discret au sens mathématique du terme, composé de blocs culturels discontinus, juxtaposés, coexistants, et non nécessairement synchrones. Certains tentent des sauts entre ces blocs, risquent la diachronie, sortent de l'illusion de l'identité.  Les événements qui désapproprient, qui investissent l'ordre, sont autant de possibles, de progrès, de nouveaux équilibres.  L'identité rend hommage à un ordre. Penser, au contraire, c'est passer, c'est interroger cet ordre1 . L'immigré abandonnant là-bas un peu de lui-même, assure par son voyage les nécessaires ruptures instauratrices qui pourraient construire notre avenir. Mais sa venue nous fait intrusion, et notre initiation ne se fait pas, mais une fixation à une société qui devient diachrone du reste du monde. La musique classique est riche mais morte, la musique populaire et moderne ne cesse de grandir de la déportation du blues. Le paradoxe du dogme libéral est bien dans la libre circulation des marchandises et la renationalisation des hommes. Le scotome de l'exil que le technopolitiquement correct nous inflige aujourd'hui face à la réalité et à la nécessité de la migration est source de paralysie de nos fonctions vitales, une partie de nous-même est d'ores-et-déjà dans les camps: on a mis des frontières à l'intime. Cependant, pour nous comme pour Varian Fry à Marseille en 1940 (et celà lui apparaissait déjà incompréhensible et inespéré), sous l'incohérence et l'illogisme des mesures officielles, la frontière avec la liberté d'exister s'entrouvre encore certains jours. Alors passons, n'attendons pas d'un stratégique "Grenelle de l'altérité", qui adviendrait sans nous, qu'il nous confisque plus encore discernement et action. Résistons à l'impossible baume de l'idéologie sécuritariste par nos propres tactiques de circulation de l'autre en nous (terreur sécuritaire, racisme d'état, et autres suicides en prison). Aujourd'hui il n'y a plus de passants, mais des passeurs et des passagers: le passeur, et sa figure ambivalente, de celui qui prend le risque de contourner le système, mais pour en retirer un gain; et le passager, en passif du technopolotique normatif. Redevenons passants, cette figure mouvante du chemin5, dont le Moi est acte volontaire et gratuit d'évasion. Redifférencier un noyau d'altérité, siège des défenses au cancer technopolitique, faire fonctionner notre lieu dans le lieu de l'autre, en autant de tactiques subversives, ou bien se laisser rééduquer à la norme marchande: le défi de l'étranger n'est pas le "problème" qu'on nous assène.


C'est une invitation à l'après, à ce que l'on peut espérer ou ce que l'on regrette
 quand on laisse un morceau de soi derrière.

(Dinaw Mengestu, Les belles choses que porte le ciel, Albin Michel, 2007)


Every heart,
every heart to love will come

But like a refugee
Leonard Cohen




1. Michel de Certeau, L'écriture de l'histoire, Gallimard, 1975
2. Varian Fry, Surrender on demand, 1945 (réédité en français: Livrer sur demande, Agore, 2008)
3. Voyages du développement, Emigration, commerce, exil. Sous la direction de Fariba Adelkhah et Jean-François Bayart. Karthala, 2008.
4. Jorge Semprun, Le mort qu'il faut, Gallimard, 2002
5. Les chemins de Nietzsche (où Dieu est mort), comme ceux de de Certeau (jésuite et historien de la mystique), font l'affaire.

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