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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 13:09
Une lecture de Dondog, d' Antoine Volodine (2002)





« Est-on dedans ou dehors? » aurait dit J. Semprun...(Le mort qu'il faut). On est dans le Bardo, et seuls les lieux ont de l'importance, pourtant. Seuls les lieux et les femmes. Je n'avais conservé que le seul instinct sexuel après ces plusieurs décennies de camps, alors que la révolution mondiale s'était peut être effondrée, dehors.  {J'ai 46 ans.} La vie, c'est simplement savoir qu'une femme existe. C'est tout. Le temps n'a pas cette réalité première.


Socialement, elle se rattachait à cet état de détresse ordinaire qui n'empêche pas de dormir les heureux du monde, car ils la classent dans la catégorie de la pauvreté digne. Qu'est-ce-que vous faites ? Rien, vous essayez de vous tenir droit dans l'obscurité. Vous êtes là, au bord du rien. Dans le silence médiocre pourtant, quelque chose s'est produit, quelque chose oublié maintenant: une concrétion subversive, comploteuse, une très courte immobilité collective, puis tout avait repris comme avant, les solitudes l'une à l'autre additionnées qui finissaient par constituer une rumeur. Et une prise de parole bizarre mais sans conséquence. Sans conséquence ? Tu t'en souviens, maintenant. Il n'y a pas de risque que la nuit soit close. C'était il y a longtemps, avant ta mort, avant ta naissance, et même avant encore. Tu ne peux pas continuer à exister ici, à faire la révolution sans t'occuper de rien et loin de tout, alors que dans le monde réel se prépare.... Il faut que tu retournes là-bas, près des tiens. Il y a les camps, heureusement, une fois qu'on a appris à y survivre, on peut s'y installer durablement. C'est moins risqué qu'à l'extérieur. N'idéalise pas les camps. La question de la survie n'a qu'un sens réduit. Est-ce que le chapitre débute par la sortie du camp, ou par l'entrée dans la Cité ? Quand on sort du camp après y avoir été détenu une vie entière, d''abord on meurt de dégoût de l'existence, ensuite la fatigue te tombe dessus brutalement, et tu t'éteins. Tu sais. Amour plutôt que roman d'amour. Ne faire qu'un. J'ignore si nous le fîmes. Ca allait bientôt finir. Envie de parler, mais être déjà mort veut-il dire continuer à parler ou continuer à se taire ? La dernière chose que j'aie enregistrée d'elle, c'est une phrase. Je ne savais pas si je devais la croire, mais j'aimais sa voix. Plus rien n'existe, tout le monde est mort, mais ma promesse reste. Dans la Cité, je ne suis plus rien. Les être aimés disparaissent, la révolution mondiale s'éparpille en poussière, les golems s'effondrent les uns après les autres, le sens de l'histoire s'inverse, les passions dérivent vers le rien, la signification des mots s'évanouit, les mafias triomphent, les rêves trahissent la réalité, mais...un chicot irréductible...qui n'a plus aucune justification... En cas d'enquête, maintenant, elle ne retiendrait pas l'hypothèse du crime gratuit. Mon corps se souvenait des phrases que j'avais autrefois collées bout à bout jusqu'à une fin. Je n'arrivais pas à savoir s'il fallait en être satisfait. Du roman subsistait sur ce mur, et peut-être aussi ailleurs, dans d'autres endroits non moins stratégiques pour la culture humaine et assimilée. J'aurais aimé en savoir plus sur mes livres. Je dénombrai les femmes à l'instant même où je franchissais le seuil.
 

Je m'écroulais dans la nuit, rassuré. Je ne rêvais pas, je m'enfonçais dans des boues noires au fond desquelles toute activité mentale devenait poussive. Puis j'émergeais. Quelle que fût l'épaisseur des ténèbres, la densité de l'assemblée, j'y décelais immédiatement une présence féminine, même ténue. Avec avidité, émotion. Il est vrai qu'ensuite je me comportais d'une façon qui eut sans doute déçu mes prédécesseurs forts et barbares, car je ne me précipitais sur personne, je ne violais personne et me maintenais dans une rêverie inoffensive, sans rien entreprendre ni espérer. Savoir qu'une femme existait me donnait toujours un peu de courage pour continuer à feindre la placidité ou même la vie.

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