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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 15:01
 

Michel de Certeau, co-auteur en 1974 avec J.M. Domenach de l'ouvrage "Le christianisme éclaté", y livre son credo, qu'il résumera peu après: "S'il y a à chercher Dieu quelque part, ce n'est pas dans un paradis, dans une nébuleuse ou dans une extériorité à l'histoire, mais au contraire dans la quotidienneté de la relation humaine ou de la tâche technique, ou du hasard ou des rencontres du désir et de la douleur. C'est là qu'il y a un rapport à Dieu". Cette quotidienneté, justement, que le concile Vatican II avait tenté d'intégrer, et dont l'Eglise s'éloigne aujourd'hui une nouvelle fois.


De Certeau, jésuite, historien de la mystique, avait analysé la crise des XVIè- XVIIè siècle, quand le pouvoir temporel bascule définitivement depuis l'institution Eglise vers l'institution Etat, et que la parole des acteurs-croyants du quotidien, privés de leur lieu, parole également refoulée par l'écriture qui s'impose, fait retour par la voix de mystiques. Un nouveau "dire" institutionnel s'était séparé du "faire". En totale empathie avec ces porteurs de voix populaires du XVIIè, de Certeau, qui voit dans l'événement 68 une nouvelle "prise de parole" de l'acteur du quotidien ne se retrouvant plus dans l'Institution, tracera le possible d'un christianisme renouvelé à sa base, qui pourrait survivre au vide nouveau des églises. Mais l'Eglise refusera de regarder dans ses marges et dans son avenir, snobera cette voie, et gardera la citadelle romaine (comme, malade, on garde la chambre). Défiante envers les initiatives des années 70, celles des prêtres-ouvriers ou des paroisses animées collégialement par prêtres et laïcs, et au Sud envers celles des théologiens de la libération. Défiante envers un discours chrétien dans un lieu sécularisé. Au risque de l'écart toujours plus grand, et avec en paroxysme, peut-être, l'interdiction de l'utilisation du préservatif réaffirmée par Jean-Paul II en pleine déferlante du virus du SIDA dans le monde des années 1990.


Toujours cette faille entre le faire et le texte, de plus en plus béante. Rupture, non pas peut-être dans les croyances, mais décalage tel avec le quotidien qu'il dissocie croyances et pratiques. De Certeau, disséquant les pratiques sociales en pionnier de la micro-histoire, proposait le réseau en place de l'institution. La nouvelle prise de parole de 68 était la réponse à un système politique devenu "panoptique", au service de l'économie libérale, tel que décrit par Michel Foucault. Devant la traçabilité et la gouvernance de chacun par la toile du système, la résistance ne peut s'y faire qu'en dehors de toute institution, par ces "tactiques" individuelles décrites par de Certeau, par ces "inventions du quotidien". Mai 68 fut effervescence de cette non-institution en mouvement. Non modélisable. Une révolte du droit de penser, mais aussi du droit de croire.


En reléguant le "croyant sans appartenance", l'institution Eglise, elle, se consommait. Réduite en son refuge d'hier, refusant cette voie sociale, elle laissa le champ libre à une version parasociale de la croyance, en essort aujourd'hui, celle des pratiques introspectives individuelles par lesquelles chaque sujet du technosystème peut se libérer de la toile matérialiste et accéder au "grand tout" de la conscience: le "New-Age" et ses risques de dérives, monétisation des pratiques et des "manuels", et étayage sectaire de la foi-fusion des individualismes; perception de l'immanence et non plus croyance, effusion en nappe qui laisse en bas le non-sujet du technopolitique. Certeau inquiéta les chrétiens mieux "institués" que lui. Il portait la légitimité d'une pratique et d'une pensée chrétienne: la marche vers l'autre; seule l'institution s'était déchristianisée. En dénigrant le croire social, l'Eglise condamnait les croyants au décroire du mysticisme de groupe. Certeau, de son intérieur-extérieur, marcheur d'une foule multiple, tenait-il une voie intermédiaire ?


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Published by panopteric - dans autographe
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