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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 18:24
Byung-Chul Han, La Société de la fatigue (Bartleby, ce Medecine-man)Byung-Chul Han, La Société de la fatigue (Bartleby, ce Medecine-man)

Où on ne théorise plus en immunopathologie la négativité d'un "autre", mais la surcharge en positivité d'un "hypermoi"; où l'on propose la réduction d'ego, et non le renforcement des lignes de défense, car l'énergie impérative qui se déploie sur ces limites boucle sur elle-même plutôt que de faire réseau. Cage de Faraday, le moi est un trauma chronique auto-administré; et le soi n'est pas une catégorie immunologique. Un essai où on ne théorise plus l'altérité dont il faudrait se défendre systématiquement, mais la  reconnaissance de la dangerosité, interne ou externe. Et une approche sociale de l'excès de positivité, ce "gavage autogène", ce dopage mental que l'on nous dit "renforcement neurologique", en source de nombreuses pathologies: dépression, déficit de l'attention, états borderline, burn-out, infarctus d'âme.

 


La société actuelle post-moderne du sujet "performant", c'est une société où le surmoi s'homogénéise, religieusement, et paradoxalement s'éloigne, avec la négativité de tous les "autres". Alors on s'auto-gratifie, on se cotardise, puis on implose, forcément, car le rapport de production interdit d'achever quelqu'oeuvre que ce soit, c'est-à-dire de se représenter. Il n'y a plus aucun "précipité des investissements d'objets abandonnés" (Freud), il n'y a plus de forme, l'hypermoi n'est qu'un gel poreux pour  la productivité sans fin, le dépressif est a-morphe, accès à l'image totale, selfie. Le cri ou l'hallucination de la psychose n'est plus résistance à l'histoire, à l'écrit; l'infarctus d'âme est effondrement face à l'image continue, inclivée. RIS et plus RSI; le conflit structurait, l'image gélifie. Le performant post-moderne n'est plus sujet mais projet, et  se consume lui-même.

 

Obésité des systèmes d'images actuels d'information, de production, de communication; Homo positivus finit par saponiser toute sa graisse, chimie plutôt qu'immunologie, et gavé il forme bulles de rien; il s'est auto-comburé dans la performance, ce n'est pas la brûlure de Méduse qui  l'effraie ni le révolte, c'est l'apathie paradoxale d'une société de liberté à laquelle il s'est donné, c'est le trouble de l'attention dans un multitasking sans plus de réflexivité. Or, "c'est à une attention profonde et contemplative que nous devons les productions culturelles de l'humanité; la culture présuppose un environnement où il est possible d'avoir une attention profonde", une expérience du beau, cet étonnement sans prise au doute, et qui, paradoxalement, échappera toujours à la mise en culture. Le vital est anonyme, la culture un choix souvent peu délibéré, et souvent le prolongement outillé du biologique; autre est le beau. La mort, aussi, ce processus, est la seule conjonction totale maintenant notre lien direct à la nature, et dont la symbolisation nous clive, comme les thanototechniques religieuses. Il faut narrer, battre le détail, exposer, plutôt que de représenter, éloigner.

 


Mais chacun n'en est plus qu'à diriger son propre camp de travail, en même temps prisonnier et gardien, libéré et relégué, marges impossibles d'Auschwitz, boues lourdes des Goulags. Ça fonctionne sans maîtres de chair; mais pourtant les impatients border-line ou "troubles de l'attention" partagent le clivage des "musulmans" des camps, et le bardo long plutôt que la mort créative, leurs yeux ne brillent plus que de l'intérieur, et ne contemplent plus. Dans son propre camp de travail, dans ce siècle immunologique, on s'interdit la peur comme le chagrin, ces contre-productifs quasi-pathologiques; la pensée y est calcul et non plus réseau. L'ordinateur, machine positive (car la logique est par définition écart de ce qui n'est pas de son propre système) est plus rapide encore. La réflexion, elle, est le propre de notre pensée partielle et empreinte de négatif, ce ne-pas-faire, ce contemplatif; Bartleby se libère de la peur de l'échec, revendique l'esprit, et le pouvoir (plein et extatique) plutôt que le faire (forcément limité et frustrant). Mais le détenu de son propre camp de performance se dope, on le "renforce", et il s'épuise ou fait, plus brutalement, un infarctus d'âme, cette fatigue séparatrice selon P. Handke, qui n'est plus exploratoire, où seul le Moi occupe le champ du regard en entier, alors que la fatigue peut aussi être espace intermédiaire créatif qui ouvre à l'autre, relâche les liens du Moi, permet la pause, rassemble Dasein et Mitsein. La fatigue fondamentale inspire, l'activité érigée en principe absolu imprime. Une "fatigue au regard clair", dit Handke, celle qui offre accès aux formes lentes, tandis que le travail nous pousse à l'agressivité de l'instant, et l'économie de l'accélération à la disparition de toute forme; une pulsation différente de la fatigue, qui autorise aux rythmes propres, "société de Pentecôte" où toutes les langues se partagent, et n'oblige pas au refuge maniaco-dépressif.

Byung-Chul Han, La Société de la fatigue (Bartleby, ce Medecine-man)

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Published by panopteric
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