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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 16:27
Musique indienne, Blues, Folk, Rock: des humeurs en musique

Musique modale, en anglais mood, en Baudelaire Spleen, le Blues est ce diatonique des humeurs, il n'y a pas sept tons mais cinq, et surtout chaque intervalle peut être exploré à la verticale et en continu, balayé, et non segmenté comme dans notre musique morte de la convention, que l'on dit "classique". Je suis donc normal quand l'art lyrique, le soprano ou Mozart ne me touchent que peu; je suis donc vivant quand le blues, le folk (et parfois le rock) me remuent, me perturbent, m'agitent. Mais sans doute est-il banal que l'entropie nous émeuve plus que la limite.

 

 

Le Blues, donc, nait de la rencontre du diatonique d'anciens peuples sibériens, les indiens d'Amérique, avec celui des Africains y esclavagisés, autour d'un whisky irlandais, nous dit le journaliste de France Inter. James Brown, Ben Harper, Mickaël Jackson, Tina Turner, Jimmy Hendricks et bien d'autres ont du sang indien. Du Blues de la terre indienne naîtra le folk, puis le rock: diatoniques, modaux. Sacré révolution: après l'écriture musicale des convention, des cours, des institutions, des églises, retour à la terre, et aux humeurs qui nous traversent et nous constituent.

 

 

La musique exprime le processus même de la manifestation cosmique dont l'origine et la réalité ultime, pour les penseurs traditionnels comme pour les chercheurs les plus avancés en astrophysique ou en mécanique quantique, est la vibration. Le raga  hindou nous donne le modal en seule exploratoire de notre vibration première et singulière

 

Alain Daniélou, Origines et pouvoirs de la musique
les cahiers du mleccha, Editions Kailash
Paris et Pondicherry 2003

 

 

 

Le son est énergie. Il est associé à la notion d'éther, principe de l'univers, qui donne naissance, dans l'hindouisme comme dans la théorie de la relativité, à la matière. Le monde n'est qu'énergie pure. Cet événement fondamental a pour caractéristiques espace et temps: une onde est caractérisée en effet par une longueur et une fréquence, et sa perception est liée à notre valeur relative de l'espace et du temps, qui est spécifique de notre univers, mais pas de tout le multivers. 

 

 

On distingue en Inde dans le domaine des sons les symboles articulés du langage (mantras) et les symboles musicaux (svara). La musique est le  son non-articulé, et offre donc (sans les césures liées à une culture particulière, à toute une éducation, à tout un maternage) des moyens plus plausibles de communication avec le "surnaturel", le langage inclivé des dieux. Ce rapport entre abstractions d'avant l'apprentissage et la structure pleine et non-numérique de la matière, qui ouvre à la pensée du réel, mécanisme empathique premier, seulement appréhendé par touches en phénoménologie, nous amènerait vers l'identité matière-pensée, celle que l'on pose dans les oeuvres d'art, et puis s'en va.

 

Nada est le son primordial; le sacré quant à lui reste du côté du symbolisme, la musique hors portée porte à cette relation à l'originaire du réel. Psalmodies premières, les mains qui frappent la nuit à l'orée des fleuves, bien avant la musique savante, gongs du Laos, sarvavadyan de l'Inde du sud, où l'on fait résonner ensemble tous les instruments, en tension paradoxale d'un climat sonore, la mélodie étant absente ou accessoire. Danses extatiques de l'Eglise éthiopienne.

 

 

Inde et croyance en une forme fondamentale du langage, le "langage vrai", basée sur des correspondances réelles entre les sons et les idées; la musique, elle, resterait toujours proche de ce langage vrai. Permanence du son et de la pensée dans la musique modale; le mode du raga (une tonique fixe et cinq à douze sons différents) correspond à un "état d'âme", une entité réelle, de la même nature que l'idée platonicienne, sur laquelle on se concentre, musicien et public, dans une performance.

 

Les trois sources de la musique indienne: les rishis védiques, une tradition shivaïste, chère à Daniélou (sans doute dravidienne), et des apports plus tardifs d'une civilisation à l'est de l'Inde. La musique arabe ou persane aurait peu apporté à celle d'Inde du Nord, tandis que la musique d'Inde du Sud, profondément réformée au XIIè siècle, aurait perdu de ses apports védiques.

 

 

Les forme de musique modale comme moyen de concentration intérieure et de réalisation spirituelle, par des modulations dans un intervalle établi, et qui a un effet psycho-physiologique, support de la méditation, voyage immobile qui est perdu dans le mouvement incessant du mélodique qui est fuite constante: la musique modale est arrêt et exploratoire total de ces bouts du monde du voyage le plus lent, à l'étape, à l'arrêt, enfin.

 

 

Un mode d'une gamme est la représentation de cette gamme en fonction de son axe tonal. Un mode a une sonorité qui lui est propre, caractérisée par une tonique et par les intervalles entre cette tonique et les autres notes (un intervalle désigne l'écart de hauteur entre deux notes. Cet écart est harmonique si les deux notes sont simultanées, mélodique si les deux notes sont émises successivement). Les structures modales sont construites sur un son fixe, le tonique, et sont exploratoire de tout l'intervalle des différentes notes d'un mode; une même fréquence qui balaie tout l'intervalle, comme notre vibration originaire, spécifique de notre arrachement premier qui nous livre à ce monde du sensible et donc du clivé, est notre énergie spécifique d'exploration.

 

 

Ce qui peut être entendu ou shruti: environ 54 sons. Limitation de nos sens: il n'y a pas de solution de continuité entre l'échelle des fréquences et l'échelle des rythmes; l'échelle rythmique n'est que la continuité de l'échelle mélodique vers le grave (le rythme est perçu à environ 16 pulsations/seconde). Il y a différence de perception et non de nature de l'échelle vibratoire. Expérience musicale: découverte de sa vibration de base, le sa, la tonique qui correspond à notre nature profonde, à la place que nous occupons dans ce monde.

 

 

Analogie de la musique modale avec la réalisation des yantra,  ces diagrammes magiques, espaces limités dont il s'agit de circuler la totalité, toute l'étendue, qui seront encore utilisés pour la construction de nos cathédrales gothiques, alors même que l'Europe cédera à la restriction de la musique harmonique (les circumambulations du cérémoniel religieux sont aussi vestiges de cet exploratoire). Les danseurs des temples hindous d'autrefois, qui perpétuent cet exploratoire d'un infime plein, perdu dans le linéaire, la vitesse, le déplacement, le primat du mélodique. Vestiges encore dans la psalmodie de notre litanie des saint.

 

 

Symbolisme: 2 correspond à l'octave, à la demi-corde vibratoire (répétition de la tonique); 3 à la quinte ou 1/3 de corde (utilisée dans la gamme pentatonique chinoise); 5 est la sensation, l'émotion, la vie; 7 donne les sons faux, désagréables, incompréhensibles. Les rapports, quantifiables, permettent de découvrir une structure à la matière, à la vie, à la perception, à la pensée: la musique est la clef de toutes les sciences, et clef de la mystique. Une voie magique de la musique, qui ouvre à la shakti, passe par les centres émotifs; et celle de la voie grossière du langage et des objets, utilisant les circuits intellectuels.

 

 

Et la brèche en occident, donc, du jazz, venue d'Afrique (où, outre les langues à syllabes quantitatives et à structures rythmiques, existent de nombreuses langues à ton et à structures mélodiques). Réapparition, avec le vaudou et le gospel, de la conception afro-dionysiaque. Redécouverte de la voie modale par la pop-music de la contre-culture et du mouvement hippie, après l'ère de l'art musical classico-romantique. L'improvisation: une facilité d'élocution dans le développement d'une idée.

 

 

Le raga  est incompatible avec les tentatives de synthèse harmonique, pour Daniélou. L'harmonique: des groupes de sons exécutés ensemble et offrant une succession d'images qui naît de leur relation temporaire. L'introduction de l'harmonique dans le raga serait destruction de son caractère modal, car elle implique le changement de la note de base; l'harmonique est appréhension de formes successives, et non plus exploration totale d'une forme unique, il est succession de mots et d'images oubliés les uns après les autres, alors que dans le raga l'accord se forme dans l'esprit.

 

Le Guru nous dit le mode, qui vient de cette moitié du corps immergée dans la Ganga, et y retourne

Dhru, la permanence d'un impalpable

 

La musique indienne est prépondérance du mode et du rythme, ce qui n'exclut pas une mélodie riche. La tonique (sa) est fixe, la mélodie varie. Les trois voies musicales sont le mode (Inde, Arabie, Grèce ancienne), le cycle (Chine) et l'harmonique (européen) dans lequel la mélodie tend à être fixe et le tonique change constamment, au prix du "diktat" de la restriction du nombre de sons (deux douzaines d'accords) pour aboutir à une sensation agréable. "Toute notre harmonie n'est qu'une invention gothique et barbare", écrit J.J. Rousseau. La résonance, objectif restreint des harmoniques, n'y est peut-être qu'un phénomène secondaire, tandis qu'elle tend à être première dans la musique modale. Dans la musique modale, les relations sont purement énergétiques, elles se développent en formes multiples.

 

Mais "de petits musiciens militaires ont réaccordé les xylophones et les jeux de gongs du Cambodge, les chorales des missionnaires et leurs harmoniums mal accordés ont sévi de l'Océanie au coeur de l'Afrique", râle Daniélou, espérant pourtant pour l'avenir en une féconde interpénétration des cultures musicales - ... dans une renaissance modale, cela va de soit !


 

"Pour jouer modal, on oublie complètement la gamme de référence, ici sol majeur.
POSITIVE VIBRATION
Je pense que pour comprendre les modes, au début, il faut s'efforcer de considérer une musique où un seul accord tourne en fond, à l'infini".

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Published by panopteric
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