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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 09:53
les psychodysleptiques, l'"oeil didascalos" de H. Michaux

Cahiers critiques de poésie 29, dossier Mescaline 55. Déclenchement lacanien de la psychose : le pirate Jacob Cow fait ranger sur le pont tous les prisonniers, rapporte J. Paulhan, et avant de les jeter à la mer leur fait dire leur nom; à son tour, l'un deux dit : « je m'appelle Cow ». Alors, terrorisé, Cow lui-même regagne en hâte son bateau corsaire, fait larguer les voiles et disparaît. Nous en usons avec les mots, conclut Paulhan, comme si le Pirate à chaque fois devait s'enfuir.

 

 

 

Récits d'expériences :  chacune ressuscite le senti et le vu d'autrefois, et le temps « déplaçant » d'entre les expériences sombre à chaque fois en Lethe inversé. Ce sont les perturbations rejouées de l'esprit qui sont nos enseignants, qui nous découvrent; Michaux réfléchit aux cénesthésies (« sensibilité générale ») induites par les drogues. Mouvement de l'absolu de l'image, qui ne se donne plus uniquement à la mémoire, mais est énergie et non plus trajectoire du temps, amont du souvenir (l'oeil anatomique du télescope des astrophysiciens capte la mémoire de l'univers, le troisième œil capte lui son énergie, toutes deux tiennent pourtant de la même lumière; le psychodysleptique, c'est quand l'oeil subit une folie introjectée, au péril d'une lucidité provisoirement floutée).

 

Mais la mescaline semble pauvre à Michaux, elle a mauvais goût visuel, le sens de l'infini y est curieusement aplati et désenchanté, le grotesque y est monotone, seule la sensation d'un écoulement du réel jusqu'à sa perte, pas de synesthésie dans cette cénesthésie-là... Oeil didascalos. Cette drogue-là ressasse les questions qui divaguent, ne pose pas les questions qui délient ; on ne peut, non plus, diriger le rêve mescalinien, prouesse de direction à laquelle atteignent bien les méditants ; et l'intention affichée de Michaux d'observer semble de plus fatale aux hallucinations. Antipolarité de la drogue et de l'amour, sans doute : richesse de la création libre, mais pas d'orgasme sans l'autre, pauvreté de la masturbation. Chacune, femme, ne ressuscite pas le vécu de celle d'hier, mais le refoule. Edith Boissonnas décrira en poèmes « tsétaïeviens » l'impuissance de ce monde mescalinien: « Les chemins les dires s'entrecroisent / Vastes conversations sans voix ».

 

La mescaline avait pourtant semble-t-il ouvert les portes de la perception pour Huxley, mais il avait longtemps auparavant pratiqué la contemplation : il ne faisait qu'atteindre à un nouveau palier. «J'étais donc observé», dira R. Daumal ; ça vient de derrière les yeux et ça ne regarde que vous. L'hallucination est-elle cette perception « sans objet », c'est-à-dire, de l'autre côté du miroir opaque entre êtres et étants, un univers entier qui vous regarde ? Ce soleil noir est dédié à tous ceux que la fermeture des cercles effraye (B. Colin). Paulhan est plus convaincu que Michaux : « à remonter si haut vers les sources convulsives des couleurs, c'est à croire qu'encore un peu et ce sera Dieu », ici encore les couleurs ne servent plus à peindre les choses mais à tenir leur énergie. En 1955, contexte de fin d'Empire colonial oblige, il ne s'agit plus de refuser l'opium (au nom de la morale ? de l'épuisement transitoire de la source ?), il s'agit d'essayer la mescaline, les laboratoires sont en marche outre-Atlantique, nouveau monde, vieille Europe. Roger Heim, ethnomycologie des psilocybes. D'autres psychodysleptiques (le cannabis) donnent eux à toucher et à saisir les mots-moellons (la drogue de Ponge est le Malherbe...). Pour Michaux, si la poésie doit tout décrire, et dans tous les instants, il doit s'agir d'une réduction phénoménologique de toutes les choses, de toute la chose, et non d'un « flog » ou mosaïque d'images ; la poésie est la ligne directrice du journal, mais certes pas sa chronologie. D'une expérience l'autre, on passe le palier, puis on se perd à nouveau dans un fleuve sans rive encore. Il vient un jour, dit Paulhan, où il faut se dire qu'on ne découvrira plus rien (ici), ou qu'on se rend compte que, tel Galaad, on a déjà découvert et on est passé outre. Qu'on a tout soupçonné, tout pressenti. Qu'on ne s'est pas laissé, en tout cas, et c'est l'essentiel, et ça laisse ouvert, imposer, imprimer, du dehors.

 

Les mots, étant par nature signes de pensée, ne suffisent pas; l'homme qui ne parle pas cherche à garder en l'absence des mots leur seule force de présence. Dans un mouvement indéfini, l'homme passe d'un côté à l'autre du langage et des rêves, c'est le zéro qui permet les mathématiques, nos pensées ont leur zone d'ombre qui courent et cousent le monde, et toute vie, nous montre Paulhan, est la quête d'un impossible équilibre. La puissance du mot, dispositif optique, et projection. Le corps est le nuage interstellaire, le langage l'explorateur des amas planétaires qui y voguent. Le nuage du corps, c'est sa variance topologique après prise en compte du mirage gravitationnel. Le voyageur, de toutes façons, même sans style, est émerveillé.

les psychodysleptiques, l'"oeil didascalos" de H. Michaux

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