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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 21:13
L'éclipse de la compassion, ou la Folie de Dieu

Nous avons déjà abordé sur ce site les liens naturels d'amitié qui unissent tous les vivants

dans la conception hindoue classique du monde:

 

 

MAITRÎ est lien naturel, support du rapport à autrui, entre tous les êtres, à la nature; il est principe de bienveillance et lien cosmologique;

KARUNA est compassion, ou empathie qui s'exprime pour la souffrance d'autrui;

AHIMSA est position de non-violence, contrepoint de la violence.

 

 

L'article de F. Joignot dans le Monde Culture & Idées, Au nom de la foi, dans une édition du journal antérieure de quinze jours à la terrible canonisation de Charlie Hebdo, discute différentes hypothèses pour expliquer comment ces liens de bienveillance entre vivants, ou cette position non-violente qui en est le corollaire, peuvent être pervertis:

 

 

 

F. Joignot rapporte l'intéressante hypothèse du philosophe Marc Crépon (Le Consentement meurtrier, 2012): l'éclipse de la compassion serait la cause première de la possibilité des actes de violence par des hommes sur d'autres hommes; l'horreur ne serait pas possible entre hommes sans cette suspension de la sensibilité au processus de mort d'autrui. Cette suspension serait  d'ordre autant psychologique qu'idéologique: seule une force supérieure, et donc un Dieu, pourrait l'autoriser (ou, peut-être, diront les cognitivistes, une altération de structures corticales ou sous-corticales sièges d "degré minimal du Soi"). Alors la sympathie de chaque homme pour la souffrance des autres, décrite par Adam Smith comme un élément constitutif de la nature humaine, est inhibée ou abrogée.

 

 

Il faut faire de la prévention de l'instauration de la Folie de Dieu, c'est-à-dire permettre une gouverne plus endogène de l'homme, en clair: libérer la pensée. Car la Folie de Dieu court-circuite la réflexivité (ou métacognition) constitutive de l'espèce humaine. Dans l'islamisme, et d'autres Folies de Dieu (celles des croisades, de la St Barthélémy, etc...), l'ordre de tuer est crié pour désactiver viralement, chez tous les membres du groupe endoctriné, les circuits de la compassion. Dans la banalité nazie du mal (cf. H. Arendt), l'objectif du meurtre lui-même restait réservé au premier cercle délirant, et le plus caché possible à la masse, en tout cas il était non-proclamé, il était industrialisé,  seuls des ordres techniques étaient donnés officiellement à la fourmilière hypnotisée, qui actionnait les leviers successifs de la machine à tuer, mais sans voir la mort dans les yeux (sauf en amont chez les "dignitaires" fanatisés, et en aval chez les kapos pervers, face au crématoire).

 

 

Les nazis voulaient se protéger d'une "sous-humanité" qu'ils avaient décrétée, les prêcheurs islamistes du jihad y rentrent d'eux-mêmes, par éclipse de la compassion, empêchement de la pensée. Il s'agit de manifestations polaires d'une même croyance absurde en plusieurs humanités, biologiques ou religieuses.

 


Dieu pourtant n'est pas toujours indispensable, poursuit F. Joignot, pour expliquer atrocités et crimes de masse: l'armée aussi lève l'interdit de tuer, à  force de discipline; l'exécution légale de l'ennemi n'y est que l'aboutissant de l'exécution de l'ordre. Mais peut-être survit-on ici "moralement" en cherchant à sauver sa peau, à tuer le premier, à s'abriter des balles derrière les cadavres des autres, à s'abriter des balles dans l'esprit de corps, plutôt qu'en ayant à l'esprit le geste meurtrier ?

 

 

Outre l'inhibition des dispositif solidaires naturels, il y a cependant d'autres hypothèses au possible du tuer, par le déploiement de l'ivresse de puissance en particulier (Purifier et détruire; J. Sémelin, 2005): on se croit indestructible, on donne la mort, on se prend pour Dieu. L'exacerbation d'un fond "sadien", également, qui serait lui aussi propre à l'humain, un moi assassin et jouisseur, une pulsion primitive de meurtre ? Mystérieuse impérativité de la douleur, disait Freud reconnaissant son échec à  définir cette dernière, à comprendre son caractère intrinsèque ou non (qu'il admettra sur le tard, dans la vague mortelle de son siècle).  Le mal n'est-il que l'abolition du bien (comme dans la perspective augustinienne), ou existe-t-il d'emblée, comme dans la topique freudienne tardive, une intrication chez l'homme entre compassion et pulsion de meurtre ?

 

Enfin, chez les tueurs en groupe (H. Dumas, Génocide au village), pour tuer sans être perturbé par la compassion, on animalise la victime, à tous les niveaux (du politique au physique), alors on abat des animaux, on n'assassine pas... Pour tuer un enfant au bord de la fosse, il faut en avoir fait un ennemi biologique, dit J. Chapoutot dans La loi du sang, penser et agir en nazi, 2014. Animaliser, chosifier, cela aussi aide le criminel... Chiens d'infidèles !

 

 

 

A suivre: La Folie de Dieu, un mode de sortie du traumatisme colonial exercé sur les trois-quarts de la planète (dit "Le Sud") par la civilisation européenne hier triomphante-exploitante ?

 

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Published by panopteric
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